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jeudi 11 septembre 2014

Le joueur d'échec


Un intrépide guerrier avait volé toute sa vie de combats en ripailles, de victoires illusoires en amères défaites.  Arrivé au soir de sa vie, il se sentit fatigué de ces errances sans fin.

Il alla trouver, au fond d'une forêt, un vieil ermite dont la réputation de bonté et de sagesse était arrivée à ses oreilles.

Dans la hutte de branches où logeait le saint homme, le guerrier conta longuement ses rudes aventures.  Il lui confia qu'il était fatigué des méchancetés des hommes.

- Je vous veux pour maître.  Enseignez-moi le savoir qui illumine votre visage, supplia-t-il.

L'ermite lui conseille de méditer, il lui apprend à maîtriser son souffle et à conduire ses pensées.  Le guerrier remercie le maître, et rentre chez lui.

Une année passe, amère pour l'un, limpide pour l'autre.

Un matin d'été, le guerrier revient se plaindre auprès du saint homme.

- Malgré tous mes efforts, je n'ai fait aucun progrès.  Certes, je sais respirer et méditer, comme vous me l'avez appris.  Mais je suis toujours incapable d'amour.  Et comment pourrais-je aimer les autres et la vie qui m'entoure, si je ne sais pas m'aimer moi-même !

L'ermite, patiemment, lui donne de nouvelles leçons.  Il lui apprend à atteindre le fond paisible de son coeur.
Après 3 jours, le guerrier le quitte, empli d'une nouvelle espérance.  Il s'échine encore une pleine année, observe strictement les conseils de l'ermite, mais ne parvient pas à atteindre la paix de l'âme.  Il se sent plus malheureux qu'il ne l'a jamais été, et se demande si son existence n'est pas pire depuis qu'il a eu la sotte idée d'atteindre la sagesse.

Il retourne donc voir l'ermite, et lui reproche son incompétence.

- Vous n'avez pas su m'apprendre à aimer, je pense que vous êtes un imposteur !

L'autre ne s'offusque point.  Il écoute ses jérémiades avec une attention presque enfantine, puis se lève et va chercher, dans un coin obscure de sa hutte, un jeu d'échecs.
Il propose en souriant :

- Jouons ensemble une partie, mais qu'elle soit définitive et sans pitié.  Celui qui perd la partie devra mourir.  Son vainqueur lui tranchera la tête.  Es-tu d'accord ?

Etonnée, le guerrier regarde son maître, et voyant briller dans ses yeux une lumière de défi :
- d'accord, dit-il.

Ils sortent de la hutte, posent l'échiquier sur une pierre plate à l'ombre d'un grand arbre, s'assoient face à face et penchent leurs fronts plissés sur les pièces de bois.

Et la partie commence.

Le guerrier se trouve bientôt en mauvaise posture.  En six coups, il a déjà perdu 3 pièces importantes, et son roi est dangereusement découvert.  Il prend peur.  Bouleversé par la main de la mort qui sent s'appesantir sur sa nuque, il joue de plus en plus mal.  Après douze coups, il est au bord du gouffre.  Le regard suppliant, il lève les yeux vers son adversaire, et le voit impassible.
Assurément, cet homme n'hésitera pas un instant à exécuter la sentence s'il perdait.

Alors, l'esprit vertigineux, il tente de retrouver son sang-froid.  Il se dit qu'il est bon joueur, d'habitude.  "Je dois me débarrasser de ma peur", se dit-il, "c'est elle qui m'empêche de bien jouer."  Il s'efforça de respirer comme il avait appris, "la seule chose importante, c'est le jeu", se dit-il.

Et il s'absorba dans la contemplation de l'échiquier.  Il vit alors comment sauver son roi.  Il reprit espoir, oublia son effroi.

Après 18 coups, il avait repris confiance.  Après 24 coups, il découvrit une faille dans le jeu de son adversaire.

Il poussa un rugissement de triomphe :
- tu as perdu !

Il tendit vivement la main pour engouffrer sa reine dans la brèche, mais la laissa suspendu au-dessus du jeu.  Il regarda l'ermite.  Celui-ci était aussi impassible qu'à l'instant où sa victoire était proche.

Il se demanda alors : "pourquoi tuerais-je ce brave homme ?  Il aurait pu facilement gagner la partie, quand la peur me tenaillait, et il ne l'a pas fait.  Quelle fauve serais-je si j'abattais mon sabre sur son cou ?".  Il grogna, et poussa de la main un pion inutile.

Alors, l'ermite renversa d'un geste brusque l'échiquier dans l'herbe.

- Il faut vaincre d'abord la peur.  Ensuite peut venir l'amour, dit-il.  As-tu compris à présent ?

Le guerrier, enfin délivré, éclata de rire.  Il savait à présent comment goûter la vie !

Les 7 laits



Cette histoire est arrivée en des temps très anciens, dans un pays de sable brûlé par le soleil.  Y régnait alors  un sultan rempli d'orgueil ...
Ce sultan était marié, et sa jeune femme attendait un bébé.  Le sultan voulait un fils.  Un fils pour lui succéder, un fils fabuleux, un fils à l'image de son père, un fils qui deviendrait un roi craint et respecté.  
Au fil des mois, le ventre de son épouse s'arrondit.  Déjà elle gazouille des mots d'amour en caressant son ventre.  Cela agace le sultan au plus haut point : son fils deviendra une mauviette en écoutant de telles fadaises !
Aussi ordonne-t-il à son épouse de se taire.  Et il convoque les plus grands savant pour donner des leçons de mathématiques et de philosophie politique au ventre de son épouse. 
Quelques semaines plus tard, la sultane met au monde son bébé.  Un fils !  C'est un fils !  Le sultan est fou de joie.  Il décrète que qu'aucune femme au monde, pas même sa mère, n'est digne de nourrir un être aussi exceptionnel !
Son vizir s'étonne :
- Seigneur, quelle nourriture est meilleure pour un petit que le lait de sa mère ?
- Il sera nourri comme nul enfant, jamais, ne l'a été.  Sept laits vont nourrir mon enfant et lui donner les sept vertus qui feront de lui un souverain d'exception. Le lait de tigresse le rendra puissant comme un tigre; le lait de l'éléphante lui donnera l'intelligence et la mémoire de l'éléphant; le lait de la jument le fera beau comme un étalon; le lait de la chamelle lui donnera la sobriété du chameau et le lait de l'ourse la force d'un ours; en buvant le lait de la hase il acquerra la vitesse du lièvre, tandis que le lait de la chatte le rendra adroit comme un chat. Tel sera mon fils, en tous point parfait. 


Et il fut fait ainsi que l'avait décidé le sultan.

On sépara l'enfant de sa mère, qui en mourut de chagrin.
 

Nourri aux sept laits, l'enfant grandit, devint adolescent, puis jeune homme. Approchait pour lui le moment de prendre femme, et son père cherchait de par le monde une princesse digne de devenir l'épouse de son fils.
Or, en ce temps-là, la fille unique d'un roi de Boukara voisin parvint à l'âge où l'on se marie et son père convia à une fête tous les jeunes hommes vaillants et valeureux pour que la belle princesse puisse choisir parmi eux son époux.
En apprenant cela, le sultan dit à son fils :
- Cette fiancée te convient, mon fils ! Elle est noble et belle. Va et ramène-là, car tu vas briller au milieu des autres comme la lune resplendit au milieu des étoiles !
Ne voulant pas rater une miette du triomphe de son fils, le sultan l'accompagna, avec une nombreuse suite.  Ahmad, le fils du vizir l'accompagnait.  Il avait le même âge que lui et lui servait de confident et garde du corps. Pendant quarante jours ce fut la fête. Les festins succédaient aux chasses, les danses aux compétitions, les courses de chevaux aux concours de musique. Dans chaque épreuve, le fils du sultan s'efforçait de surpasser les autres. 
Et à la fin du quarantième jour, la princesse s'adressa à tous les jeunes gens et leur parla :
- Soyez remerciés vous tous, qui êtes venus ici et qui avez rivalisé de force, d'adresse et de courage. Tous, vous êtes digne d'amour, mais un seul a ravi mon coeur.   
Déjà, le fils du sultan, sûr d'être l'élu, s'avançait, le front haut et l'air arrogant.
- Ahmad, fils du vizir, dit la princesse d'une voix douce, tu possèdes déjà mon coeur, acceptes-tu de m'épouser ?
En apprenant cela, le sultan entra dans une violente colère. 
Il demanda raison au roi de Bokhara et le menaça :
- Le choix de ta fille nous insulte ! Non seulement elle a refusé mon fils, mais elle lui a préféré son serviteur. Pareil affront demande réparation, seul le sang peut laver une telle injure !
Le roi était un homme sage. Il dit :
- Je comprends ta colère et ton chagrin de père. Et c'est en père que je vais te parler. Ton fils, hélas, est féroce comme un tigre et lâche comme un lièvre; laid comme un chameau et balourd comme un éléphant, il est stupide comme un ours et perfide comme un chat. D'autre part, il est aussi instable et ombrageux qu'un cheval rétif. Sois honnête et réponds-moi en père : pouvais-je rêver pour ma fille d'un tel prétendant ?
 

Toute colère quitta le coeur du sultan.  Il ne restait plus que le chagrin. Il demanda, plein d'amertume :
- Quel est donc le lait qui a nourri le fils de mon vizir pour le rendre digne de ta fille ?
Le roi de Boukara répondit doucement :
- Le sein de sa maman l'a nourri de lait et d'amour. Et il est devenu un homme.


A ces mots, accablé, le sultan courba la tête.

lundi 25 août 2014

Madame Poule aux Fines Plumes

Aux alentours d'une petite ferme, on loue les talents de professeur de Madame Poule aux Fines Plumes.  Toutes les mamans poules qui ont confié leur poussin à Madame Poule aux Fines Plumes sont ra-vies : leurs poussins sont devenus adorables, respectueux et habiles dans toutes les choses de la vie nécessaires aux gallinacés !

Ces louanges font le tour de la ferme et arrivent aux oreilles de maman Cane.  Celle-ci les répète à ses bonnes amies du bois voisin, Maman Chouette et maman Hirondelle.  Qui s'empresse d'en parler à maman Rossignol.

Toutes ces mères attentionnées décident donc de déléguer l'éducation de leurs chers petits à cette enseignante dévouée, car elles aussi désirent voir leur progéniture devenir cultivée et débrouillarde !

Par un beau matin d'automne, où l'air est doux et le feuillage déjà roux, elles confient leurs petits chéris aux bons soins de Madame Poule aux Fines plumes pour une année entière.  La séparation est difficile, et les larmes coulent de part et d'autre ...  Mais enfin, les mamans s'arrachent des ailes de leurs petits, et se consolent en se disant qu'elles leur offriront ainsi la meilleure des éducations !

Après quelques mois d'hiver passés au chaud dans le poulailler, Madame Poule aux Fines Plumes décide de profiter des premiers jours du printemps pour faire découvrir à ses petits élèves la beauté de la nature.

Les oisillons la suivent docilement, et découvrent, émerveillés, tout ce qui se passe autour d'eux.

En admirant le jeu des nuages dans le ciel bleu, la petite hirondelle s'écrire :
- Madame, regardez !  Moi, je vais voler jusqu'aux nuages !

Mais Madame Poule s'écrie :
- Où as-tu entendu une idée pareille ?  C'est beaucoup trop dangereux, voyons !  Tu pourrais être emporté dans un tourbillon ... ou dans les serres d'un aigle !  Et puis, à quoi cela sert-il de voler ?  A rien du tout !  Oublie donc cette idée stupide !

Un peu plus loin, ils aperçoivent une rivière.
- Madame, demande le petit canard, puis-je plonger dans l'eau ?  C'est si gai de sentir l'eau couler sur son cou !
- Mais !  Qu'est-ce qui vous prend aujourd'hui ?  Nager est très dangereux !  Le courant pourrait t'emporter, et te noyer !  A quoi cela sert-il de nager ?  A rien du tout !  Oublie donc cette idée stupide !

Plus tard dans l'a près-midi, Madame Poule aux Fines Plumes décide de faire une petite pause.  Et voici que le petit rossignol, tout guilleret, se met à chanter à tue-tête de sa voix mélodieuse.
- Oh, là, là, mais on ne chante pas comme cela, devant tout le monde.  Ce n'est pas bien de se faire remarquer !  Je ne veux pas d'un élève qui oublie les règles élémentaires de la politesse, et dérange ceux qui veulent profiter du calme.  Et puis, à quoi cela sert-il de chanter ?  A rien du tout !  Oublie donc cette idée stupide !  Qu'avez-vous donc dans la tête, aujourd'hui !!!!

Trouvant ses élèves particulièrement indisciplinés, aujourd'hui, Madame Poule aux Fines Plumes décide de faire rentrer tout ce petit monde turbulent au calme, dans le poulailler.  La nuit était déjà tombée, lorsque Madame Poule s'écrie :
- Avec toutes vos lubies de cet après-midi, j'ai oublié mon sac de maïs au pied de l'arbre où nous nous sommes arrêtés !  C'est malin !!!
- Ce n'est pas grave, lance la petite chouette.  Je vois tout la nuit, je vais aller le chercher !
- Sortir la nuit !  Mais tu es fou !  La nuit, c'est fait pour dormir !  A quoi servirait de voir la nuit ?  A rien du tout !  Oublie cette idée stupide !

Les oisillons sont de braves petits, et ils aiment beaucoup Madame Poule aux Fines Plumes.  Alors, pour lui faire plaisir, l'hirondelle arrête de voler, le petit canard de nager, le petit rossignol de chanter, la petite chouette dort comme une marmotte toute la nuit.

Au bout de l'an, ils retournent chez leur maman.  Mais la petite hirondelle n'arrive pas à attraper les insectes, elle ne vole que lentement et péniblement.  Le petit canard a peur de l'eau, et regarde tristement ses amis d'ébattre joyeusement autour de lui.  La petite chouette n'ose pas suivre les autres chouettes et hiboux dans leurs escapades, elle seule veille quand tous sont endormis et s'endort lorsque les autres s'éveillent.  Le petit rossignol n'a pas osé chanté devant celle qui faisait battre son coeur.  Et ... elle est partie avec un autre.

Madame Poule aux Fines Plumes est une enseignante sérieuse, et dévouée.  Elle a voulu faire de ses élèves des êtres accomplis, semblables à elle.  Mais elle a oublié une chose : dénicher le talent particulier de chacun de ses élèves.

"Sur la terre, il y a mille chemins
le bon guide est celui qui sait te mettre sur le tien
afin que tu marches joyeusement sur celui qui te convient ..."

mercredi 24 avril 2013

La tache noire

Toujours sur le thème de la tolérance, un autre conte découvert dans ce magnifique recueil de contes chinois.

La jeune Perle de Lune vivait avec sa mère Zhu, une maison vaste et claire.  Le jardin était traversé d'un ruisseau enjambé de petits ponts de bois.  Au fond de ce magnifique jardin, sous un saule majestueux, se cachait un ravissant pavillon bleu.
Zhu, veuve depuis plusieurs années, était une femme autoritaire et très avare.  Elle avait compris l'avantage qu'elle pouvait tirer de la grande beauté de sa fille.
Zhu lui offrit une éducation raffinée : Perle de Lune apprit la musique, le chant, la poésie.  Bien vite, Perle de Lune devient aussi talentueuse que belle, elle savait jouer du luth, chanter d'une voix mélodieuse, servir le thé dans les règles de l'art, composer des vers délicats et mener avec élégance une conversation.

Un jour, sa mère lui annonce :
- si j'ai soigné ton éducation, et cela va à présent porter ses fruits.  Dorénavant, chaque après-midi, tu recevras des visiteurs dans le pavillon bleu.  Celui qui t'apporteras un cadeau de prix, tu le charmeras par ta musique, tu lui réciteras des poème, tu le distrairas d'une partie d'échecs, enfin, tu feras en sorte que, ravi de ce moment passé avec toi, il n'ait qu'un désir, celui de revenir !  Celui qui n'offrira qu'un présent de peu de valeur, tu te contenteras de servir le thé et écourteras la conversation.  Ainsi, nous nous enrichirons et je pourrai te choisir parmi tes admirateurs un mari fortuné !

Perle de Lune ne pouvait qu'obéir.  Cependant, elle y prend vite un vrai plaisir : elle s'amuse à séduire, le temps d'un chant ou d'un rire perlé, les hommes qui se présentent.  Elle éconduit sans ménagement ceux qui ne l'ont gratifiée que d'un cadeau ordinaire et sans intérêt.  Ses exigences de luxe grandissent de jour en jour.  Celui qui peut se vanter de passer plusieurs heures en sa compagnie est hautement considéré auprès des notables de la région, car c'est là preuve de richesse et de prospérité.  La réputation du pavillon bleu est à son apogée.  Et Zhu, la mère de Perle de Lune, voit avec satisfaction sa fortune s'accroître de jour en jour.

Par un après-midi pluvieux, se présente un jeune poète nommé Huo.  Il a aperçu dans les ruelles de la ville Perle de Lune, et en est tombé immédiatement amoureux.
Mais, s'il a du talent, il n'en est pas devenu riche pour autant !  Pendant des mois, il s'est privé de tout et a économisé de quoi acheter un modeste bracelet à Perle de Lune, qu'il vient lui offrir aujourd'hui.
Zhu, qui a tout de suite compris qu'il était sans le sou, lance un regard à sa fille pour lui signifier qu'elle ne doit pas perdre son temps avec cet indigent !

Mais les deux jeunes gens se mettent à converser si agréablement, ils sont si bien ensemble, que Perle de Lune ne voit plus le temps passer.

Zhu, impatiente, frappe plusieurs fois à la porte, afin que cesse cette conversation qui n'est que perte de temps et d'argent !  Au moment de se séparer, Perle de Lune offre au jeune homme un poème tracé de sa main.

Dans les jours qui suivent, Perle de Lune ne manifeste plus aucun entrain en recevant ses hôtes.  Tout ce qui l'amusait lui semble futile et ennuyeux.  Les notables repartent moins enchantés qu'à l'ordinaire ...
Zhu houspille sa fille : "prends garde, ma fille !  Si tu ne fais pas d'effort, la renommée du pavillon bleu va décliner, et les cadeaux se raréfier.  Il est temps que je te marie, et te trouve un bon parti !"

Dans le pavillon bleu, les jours se suivent et se ressemblent.  Perle de Lune essaie de cacher le profond ennui qui l'habite.  Un jour, ô surprise, la porte du petit salon s'ouvre et c'est Huo qui apparaît.  Comment a-t-il déjoué la vigilance de Zhu ?  Peu importe, et, dès qu'elle l'aperçoit, Perle de Lune sent la joie de vivre renaître en elle.
Mais Huo lui dit : "je sais que la poésie ne me rendra jamais riche.  Jamais je n'aurais la prétention de vous demander plus que votre amitié.  Faites-moi la grâce de m'accorder de temps à autre un de vos précieux moments, et mon coeur sera comblé"
Perle de Lune, troublée, lui répond :
- "venez me voir, j'en serai ravie !  Mais il ne faut pas que ma mère le sache. Maintenant, vite, fuyez, car j'entends le bruit de ses pas ..."

Les semaines passent, moroses.  Perle de Lune refuse tous les prétendants que sa mère lui présente.  Elle voudrait pourtant poursuivre sa vie de luxe, épouser un homme fortuné ... mais aucun ne trouve grâce à ses yeux.  Voici si longtemps qu'elle n'a plus de nouvelles de Huo.

Un après-midi de brume légère, un jeune inconnu, vêtu de soie, se présente à la porte du pavillon.  Dans ses mains, il tient un magnifique vase de jade.  Aussitôt, Zhu l'introduit dans le petit salon.
Perle de Lune, malgré l'intéressante conversation du jeune homme, se sent très mal à l'aise.  Le jeune homme ne reste pas longtemps, il se lève, salue son hôtesse avec élégance.  Mais, au moment de se retirer, il pose son pouce sur le front de la belle, et disparaît.

Intriguée, Perle de Lune se regarde dans son miroir, et elle aperçoit sur son front une minuscule tache noire.  Elle frotte, se lave, frotte encore ... mais au lieu de s'effacer, la tache devient de plus en plus visible.
D'heure en heure, la tache envahit son visage, qui devient si laid, si difforme, si grotesque, que, bientôt, on ne peut plus le regarder sans rire.

En l'espace de quelques jours, le pavillon bleu tombe à l'abandon.  Dans la ville, on se moque à présent de celle qui fut la plus belle et est devenue si laide.
Voyant ses espoirs de fortune s'évanouir, Zhu ressent à présent pour sa fille une haine implacable.  Elle enferme sa fille dans une chambre sans fenêtre, ou Perle de Lune dépérit de plus en plus ...

Huo est mis au courant de cette terrible infortune.  Le jeune homme vend son seul bien précieux, la montre que lui avait léguée son père avant de mourir.  Il demande la main de la malheureuse.  Zhu, trop heureuse de se débarrasser de sa fille devenue un fardeau, accepte.  Huo camoufle Perle de Lune sous un grand voile, et l'emmène dans sa modeste demeure.

En entrant dans la maison, où Huo a pris soin de cacher tous les miroirs, Perle de Lune se tourne vers son futur époux :
- "je te remercie de m'avoir tirée des griffes d'une mère sans coeur.  Mais je ne veux pas t'obliger à m'épouser.  Garde-moi sous ton toit, si tu le veux bien, et choisis une épouse plus belle et plus séduisante
Mais Huo répond :
- "quand j'étais pauvre et que tu étais splendide, tu m'as reçu avec bonté.  Pourquoi n'en aurais-je pas pour toi ?  Nous pouvons converser, partager de doux moments.  Tu es ma femme, et la laideur de ton visage ne reflète pas les richesses de ton âme.

La nouvelle de leur mariage se répand alentour.  Huo subit les moqueries et les quolibets de son entourage.  Mais il s'en moque, il est heureux.

L'année suivante, Huo part en voyage.  Un soir, attablé dans une auberge, il lie connaissance avec un homme assis à ses côtés.  Huo apprend que son voisin a séjourné longtemps dans la même ville que lui :
- "je me souviens bien de cette ville, dit l'homme, et de son pavillon bleu.  Son hôtesse, Perle de Lune, en faisait la renommée.  Qu'est-elle donc devenue ?"
- Elle s'est mariée, répond Huo, troublé
- avec un homme très riche, j'imagine !
- non, avec un homme qui me ressemble.  Un terrible accident a détruit sa beauté.  Sa mère était trop contente de s'en débarrasser ...
L'étranger sourit :
- avec un homme qui vous ressemble un peu ou beaucoup ?
Etonné de son insistance, Huo ne répond pas.  Alors, l'homme éclate de rire :
- Allez, je ne vais pas vous tromper plus longtemps.  Je suis le jeune homme qui a posé un doigt sur son front, entraînant sa décadence.  J'ai eu pitié de cette jeune fille, condamnée à jouer les coquettes sans jamais pouvoir devenir elle même.  J'ai terni son éclat pour qu'elle rencontre le véritable amour, le miroir de son âme et non le simple reflet de son visage.
Huo n'en revient pas :
- et ce que vous avez fait, pouvez-vous l'effacer ?
- pourquoi pas ?  Il suffirait que cet homme "qui vous ressemble" me le demande avec sincérité ...
- je suis cet homme, dit Huo.  J'aime cette femme plus que tout au monde, je l'ai épousée.  Sa laideur a été ma chance ... et malgré sa laideur, elle me comble de bonheur.  Mais elle souffre tellement ...  Si tel est votre pouvoir, rendez-lui sa beauté !
- Peu sont capables d'un amour qui ne s'arrête pas aux frontières de l'apparence... Perle de Lune méritait cela, mais sa vie l'en écartait chaque jour davantage.  Conduisez-moi près d'elle ...

Une fois dans la maison d'Huo, l'étranger demanda une bassine d'eau.  De son doigts, il écrivit des signes étranges à la surface de l'eau.
- Perle de Lune, lavez-vous avec soin.  Que chaque pore de votre peau s'imprègne de la lotion que je vous offre !

Perle de lune passe et repasse ses mains sur son visage hideux et déformé.  Peu à peu, son éclat revient et sa beauté éclate.
Une beauté nouvelle...

Perle de Lune regarde son époux, et elle rit de bonheur devant son regard émerveillé.

Heureux, ils se retournent vers leur bienfaiteur, mais il a disparu.  Qui était-il ?  Un esprit ?  Un immortel ?  un moine ou un sorcier aux pouvoirs magiques ?  Jamais ils ne l'ont revu ...

samedi 20 avril 2013

Aurore et Crépuscule


Une variation sur le thème de la Belle et de la Bête, découverte dans ce petit livre déniché en solderie, et qui regorge de trésors.  

Un conte vraiment très étrange.  Les images sont magnifiques : dégoût à l'idée d'épouser le serpent, les petites dames bienveillantes mais obéissantes, le personnage énigmatique de la chatte.  Conte étonnant, car c'est la désobéissance de l'héroïne qui assure l'heureuse fin de l'histoire ...  Ne pas obéir et écouter son cœur  passer au delà des apparences ...  Cette idée que l'on peut toujours agir avec sa conscience me parle beaucoup.
Lorsque je l'ai conté, il a suscité de vives réactions : incompréhension, indignation chez les enfants à l'idée qu'Aurore ne soit pas punie (alors que son seul "crime" est d'être la préférée de ses parents !). 
Je vais donc le retravailler, car je crois qu'il ne peut pas être perçu dans toutes ses subtilités en une seule écoute.  Les méchants seront "punis" à la fin (je vous épargne les supplices, plus atroces les uns que les autres, imaginés par les enfants pour châtier cette pauvre Aurore...).  Parce que, dans la "vraie" vie, ce n'est pas toujours le cas... Alors, rêvons que les gentils gagnent, au moins dans les histoires ...

Le roi et la reine de ce pays avaient deux filles, qu'ils avaient appelées Aurore et Crépuscule.
D'Aurore ou de Crépuscule, quelle était la plus jolie ?  Les avis étaient très partagés ...
Les parents trouvaient qu'Aurore, leur préférée, était plus belle.
Il est vrai que ceux qui pénétraient pour la première fois dans le château étaient éblouis par Aurore, ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son teint de porcelaine.  Certes, elle dépassait en beauté sa sœur  qu'on remarquait à peine.  Mais si on passait une journée avec les deux sœurs  on s'apercevait qu'au fil du temps, on trouvait Aurore moins jolie, et Crépuscule de plus en plus agréable à regarder.
A chaque bal que donnait le roi, Aurore était très entourée au début, tandis qu'à la fin de la soirée, tous les jeunes gens se retrouvaient près de Crépuscule.
Le roi et la reine, agacés, se disaient que c'était sûrement de la sorcellerie, et que Crépuscule attirait les galants par des potions ou formules magiques.  Mais pas du tout.  Ceux qui connaissaient les deux princesses le savaient : Crépuscule était gaie et aimable, tandis qu'Aurore, frivole et capricieuse, n'était que belle.

Mais cela, les parents ne s'en rendaient pas compte.  Ils étaient seulement agacés, car ils voulaient le meilleur mariage pour leur fille Aurore, la préférée ...

Un soir, alors que le bal touchait à sa fin et qu'Aurore n'avait plus que son père pour l'inviter à danser, le roi se mit en colère.  La dernière danse finie, il dit à sa femme :
- j'ai bien réfléchi : nous devons nous débarrasser de Crepuscule.  Quand elle ne sera plus là, Aurore pourra enfin avoir le succès qu'elle mérite
- C'est vrai, dit la reine, Crépuscule empêche notre Aurore de briller.  Je suis sûre que c'est par sorcellerie.
- Si Crépuscule est une sorcière, nous devons nous en séparer !
- Vous avez raison, mon ami, c'est notre devoir de bons parents.
Et d'arguments douteux en affirmations de mauvaise foi, voilà le roi et la reine bien décidés à éliminer Crépuscule ...

Ils appelèrent la jeune fille
- Ma fille, dit le roi, votre mère et moi avons décidé que vous deviez partir immédiatement chez votre marraine pour parfaire votre éduction
- Bien, mon père, je partirai dès demain
- qui parle de demain ?  éclata le roi.  Vous partirez dès ce soir
- Mais... il fait nuit noire...
- Allons, dit la reine avec amabilité, un serviteur vous accompagnera et portera la lanterne.

Crépuscule n'osa rien dire.  Certes, un séjour chez sa marraine l'enchantait, car elle y serait choyée, bien loin des méchancetés de sa sœur et des reproches de ses parents.  Mais treverser la forêt durant la nuit la terrifiait ...
Elle enfila son manteau, emporta un panier de provisions.

La nuit était noire et terrifiante.  Partout, des arbres menaçants, des buissons inquiétants où sûrement se cachaient des âmes perdues.  Crépuscule tremblait de peur.  Heureusement, le serviteur éclairait le chemin avec une lanterne.
Mais soudain, la lanterne s'éteignit.  Un coup de vent ?  Non, il n'y avait aucun souffle.  En même temps que s'éteignait la lumière, Crépuscule entendit les pas précipités du serviteur.  Il l'abandonnait !  Repartait seul au château comme il en avait reçu l'ordre !
Crépuscule se hissa sur une branche pour se mettre à l'abri, et, tremblante de froid et de peur, elle attendit le jour.
A l'aube, elle regarda autour d'elle et ne reconnut rien.
Perdue.  Elle était perdue.
Elle ravala les larmes qui lui étranglaient la gorge, et s'enfonça dans la forêt.

Soudain, elle n'en crut pas ses yeux.  Dans le lointain, les rayons de soleil faisaient miroiter une sorte de château merveilleux, qui semblait taillé dans le cristal.
Toute heureuse, Crépuscule courut dans cette direction.  C'était à vous couper le souffle : le château était comme illuminé de l'intérieur, et diffusait une chaude lumière.

Crépuscule frappa à la grande porte.

Elle attendit un long moment, sans réponse.   Le château était-il désert ?
Elle frappa encore.  Au bout d'un moment, elle entendit le murmure de toutes petites voix.  Enfin, au bout d'un moment, le lourd battant s'ouvrit.

Crépuscule n'en crut pas ses yeux : elle voyait devant elle de toutes petites dames, pas plus hautes que le coude.  Elles avaient dû faire la courte échelle pour parvenir au loquet de la porte.
- pardonnez-nous de vous avoir fait attendre
- bonjour, dit Crépuscule, je me suis perdue dans la forêt.  Pourriez-vous me conduire chez le maître de ce château ?
Du fond de la pièce, parvint une voix douce et veloutée :
- Je suis la châtelaine de ces lieux.

Et Crépuscule s'aperçut avec étonnement que celle qui venait de parler était une chatte blanche.
- Je peux t'offrir l'hospitalité, dit la chatte, mais tant que tu seras ici, tu ne devras jamais désobéir à mes ordres.
Crépuscule ne savait où aller.  Elle réfléchit et demanda :
- je suis votre hôte, je ferai ce que vous me direz.
Mais, de peur d'avoir parlé trop vite, elle s'inquiéta :
- et quels sont ces ordres ?
- tu peux aller et venir comme bon te semble.  Mais je ne veux pas que tu t'approches de l'étang.
Cela parut facile à Crepuscule et elle accepta.

La vie au château était douce et confortable.  L'étang était loin, mais reflétait doucement les rayons du soleil. Crépuscule aurait bien voulu comprendre pourquoi on lui interdisait de s'en approcher.  Un ordre était un ordre, mais ne pas en comprendre les raisons l'ennuyait.
Elle les demanda à la chatte, qui refusa de lui répondre.

Un jour qu'elle se promenait dans le parc, Crépuscule perçut un éclat étrange sur l'étang.  Intriguée, elle s'approcha.
Elle vit un serpent blanc sortir du lac.

Pétrifiée de terreur (Crépuscule avait une peur horrible des serpents), elle le regardait s'approcher, sans plus savoir faire un geste et s'enfuir.
- N'aie pas peur, belle amie, je ne te ferai aucun mal.  Depuis si longtemps, je n'ai personne à qui parler.  Ne t'en va pas, je t'en supplie.

Un serpent qui parle !  Crépuscule, malgré le dégoût qui lui révulse les entrailles, s'approche de quelques pas.  Elle se sent comme attirée par les yeux du serpent, emplis de douceur.  Elle bredouille quelques mots, et il lui répond avec tant d'amabilité et d'intelligence qu'elle en oublie l'heure et le temps.

Quand elle s'aperçoit que le soleil se couche, elle se relève d'un bond, promet de revenir le lendemain et court vers le château.

Hélas, la chatte l'attend sur le seuil de la porte, ses yeux verts fulgurants de colère.

- Qu'on jette cette désobéissante dans un bain de lait bouillant ! crie-t-elle

Aussitôt, les petites dames se précipitent pour saisir Crépuscule et la plonger dans la marmite.

Quand Crépuscule se réveille, elle souffre de partout.  Les petites dames la soignent de leur mieux.

- Nous ne t'avons pas laissée trop longtemps dans la marmite, mais ne recommence pas, ou il t'en cuira !

Crépuscule mit 3 jours à panser ses blessures.  Elle ne cessait de penser au petit serpent, elle lui avait promis de revenir, et se désolait de ne pouvoir tenir sa promesse.

Dès qu'elle peut tenir debout, sans plus songer à la punition, elle retourne à l'étang.  Elle trouve le serpent tout triste :
- je croyais que tu m'avais oublié, dit-il
- on m'a empêchée de venir, répond simplement Crépuscule pour ne pas l'inquiéter
Et pour le consoler, elle demeure avec lui encore plus longtemps que la première fois.
- Qu'on jette immédiatement cette désobéissante dans un bain d'huile bouillante !

Huit jours après, malgré les soins des petites dames, Crépuscule ne tenait toujours pas debout.  Dans son lit de souffrance, elle pensait sans cesse au petit serpent.
Quand elle sut que la chatte blanche s'était absentée, elle se lève tout de même, se traîne jusqu'à l'étang.
Elle trouve le serpent très amaigri ...
- tu n'es pas revenue, lui dit-il, et maintenant, je vais mourir ...
- Non, cria Crépuscule, ce n'est pas ma faute, je t'assure ...
Le serpent ferme les yeux.
- Que faut-il faire pour te sauver ?
- Quelque chose d'impossible
- Quoi ?
- M'épouser
Crépuscule recula d'effroi : épouser un serpent ?  Non, elle ne le pouvait pas.  Les larmes lui montèrent aux yeux, et elle s'enfuit en courant.

Elle passa une affreuse nuit.  Sans cesse, elle voyait le serpent expirer au bord de l'étang  Dès les premières lueurs du jour, elle se précipita vers la pièce d'eau et le trouva exténué.  Déjà, ses yeux se faisaient vitreux, la mort était sur lui.
- Ne meurs pas ! cria-t-elle, je t'épouserai.
Le serpent ouvrit ses yeux fatigués, et Crépuscule, émue, y vit un amour immense.
Elle se retourne subitement : la chatte blanche était là, sa vie était finie !  Elle ferme les yeux, pensant entendre une sentence de mort.
Mais la chatte blanche la regarde sans dire un mot.  Elle se détourne et regagne le château.

Quand Crépuscule rentre au château, elle voit que tout est préparé pour le mariage.  Alors, elle revient à l'étang, prend malgré son dégoût, le serpent dans sa main et se dirige vers la chapelle.
On demande au serpent s'il veut prendre Crépuscule pour épouse, et il dit oui.
On demande à Crépuscule si elle accepte de prendre le serpent pour époux.  Elle ne peut que remuer faiblement les lèvres.  Mais en voyant les yeux angoissés du serpent fixés sur elle, elle répond "oui" dans un murmure.

Ce mots à peine prononcé, tout sembla éclater autour d'elle  Le serpent était devenu un prince magnifique, la chatte, une jolie jeune fille dans sa robe de velours rouge.

Le prince la serre dans ses bras :
- tu as été bonne et charitable.  Tu nous as sauvés de la malédiction de la sorcière

Comme Crépuscule restait toute ébahie, le prince explique :
- ma soeur était chatte blanche, et moi j'étais serpent  ... jusqu'à ce qu'une femme accepte de m'épouser, et j'ai trouvé cette femme merveilleuse.

Les yeux de Crépuscule croisent ceux du prince.  Oui, elle les reconnait.  Elle sait alors que c'était à cause de son regard qu'elle avait accepté d'épouser le serpent.

[Pour la fête de leur mariage, on invita Aurore et les parents de Crépuscule.  Quand elle vit le prince et le château de nacre, Aurore crut s'étouffer de jalousie.  Mais sa méchanceté et sa jalousie ne punirent qu'elle, car il n'est pire châtiment pour un cœur envieux que d'assister au bonheur des autres.]

Le prince et Crépuscule se marièrent, ils eurent beaucoup d'enfants et furent très heureux ...





mardi 16 avril 2013

Les deux vies de Taro

Un conte japonais pour nous notre soirée contée de ce samedi, sur le thème de la mer.

"Au fond de la petite boîte,
on voit la mer
Et déjà la mer se prépare à nous raconter une histoire nouvelle ...

Le petit garçon marchait sur la plage.  Les vagues venaient chatouiller ses pieds nus.  Il portait au bout d'un long bâton un petit balluchon, un carré de tissu noué aux quatre coins.  Il y avait entassé ses trésors : une collection de coquillages, nacrés et chatoyants qu'il avait glanés tout au long de la journée.
Il portait le nom de Taro Urashima.  Son père était pêcheur, son grand-père aussi, son arrière grand-père l'avait été.  Et Taro savait que, le moment venu, il prendrait sa barque et irait lui aussi pêcher dans la grande mer bleue dont les vagues lui léchaient les orteils.
Un petit nuage de vapeur mauve montait dans le ciel.  La journée avait été belle ...

Soudain, Taro entendit des rires et des cris rauques.

Trois enfants s'agitaient au bord de l'eau.  Taro s'approche : ils venaient de capturer une petite tortue.  Terrorisée, la petite tortue avait rentré tête et pattes dans sa carapace.
- On va la tuer !
- Lui ouvrir le ventre !
- et si on la cassait à coups de caillou ?

Taro entend le choc de la pierre contre la carapace de la petite tortue, et ce bruit lui fait mal.
- Arrêtez, je vous interdis ...
Les autres se dressent, menaçants
- tu nous interdis quoi ?  Espèce de petit singe !

Taro comprend que, contre ces trois-là, il ne peut parler le langage de la force.  Il essaie le langage du coeur.
- ne lui faites pas de mal, la vie est sacrée; vous ne pouvez tuer ni faire souffrir pour le plaisir !
Les trois autres ricanent.  Déjà, le plus grand lève dans sa main droite le galet pointu.

Mais Taro connait un troisième langage :
- Attendez, je vous l'échange
et il dénoue son balluchon pour leur montrer sa collection de coquillages.

Les garnements regardent, immobiles, fascinés par les coquillages dont les couleurs changent avec les reflets des vagues et la courses des nuages.
- d'accord, elle est à toi, va-t-en avec cette horrible bestiole !
Taro s'enfuit en courant, la petite tortue au creux de sa main.  Elle ne bouge plus, et Taro remarque la blessure faite par la pierre sur le dos de la bête.  La pierre avait fait éclater un morceau d'écaille, puis glissé, laissant une longue éraflure.  On aurait dit le dessin d'une fleur.

Taro confie la petite tortue à la douceur des vagues, celle-ci sort tête et pattes, nage et disparaît sous l'eau.


Les années passent.  Taro devient pêcheur comme son père, son grand-père, son arrière grand-père.  Il n'a plus le temps de chercher des coquillages.  Il a rencontré Mikako.  Ce n'est pas la plus jolie fille du village, mais elle est sage, douce, et son sourire est si tendre que Taro a décidé de l'épouser.  Mais pour cela, il lui faut des économies.

Aussi, Taro pêche-t-il de plus en plus loin, pour attraper plus de poissons.

Un jour, il s'aventure trop loin.

Des tréfonds de l'océan, se lève la plus terrible des tempêtes.  Emporté, secoué, soulevé par des lames énormes, le bateau de Taro sombre dans les flots.  Seul, au milieu des vagues déchaînées, Taro nage, lutte ... Les vagues l'aveuglent, le fouettent, l'engloutissent, le lancent comme un pantin ... Taro résiste jusqu'au bout de ses forces ...  Comme en un rêve, il revoit une dernière fois son père, sa mère, Mikako ... il se laisse couler sous les eaux.

Soudain, il se sent soulevé.  Il se retrouve à l'abri, sur le dos d'une énorme tortue.
- Salut, l'homme, tu me reconnais ?
Peu à peu, Taro reprend sa respiration et ses esprits.  Une tortue qui parle ?  Il reconnait alors la profonde estafilade en forme de fleur.
- Merci, tortue, je te dois la vie à mon tour.  Peux-tu me ramener au rivage ?
- Laisse-moi d'abord te montrer le royaume de la mer.
- Mais, j'appartiens à la terre ...
- prends une grande goulée d'air, nous allons plonger !

Ils glissent sous les eaux.  Ils traversent les eaux scintillantes, pénètrent dans le monde de l'obscurité et du silence.
- Nous arrivons, tu peux respirer à présent.

Ils pénètrent dans une immense grotte creusée dans la nuit des profondeurs.  Taro découvre un château phosphorescent, sculpté dans la nacre.  Deux dragons de corail gardent l'entrée.  Une silhouette apparaît.
- c'est la princesse Otohimé, la fille du roi des Mers.

Jamais Taro n'a vu de femme aussi belle.  De la main elle l'invite à entrer dans sa demeure.  Le coeur du garçon se met à battre la chamade, et il tombe amoureux d'Otohimé.  Et la princesse, elle aussi, est amoureuse de ce garçon à la peau couleur de soleil.

Taro nage dans le bonheur.  Dans les bras d'Otohimé, il oublie tout.

Combien de temps dura l'amour de Taro et d'Otohimé ?  Nul ne peut le dire, car en ces lieux enchantés, il n'y a ni lune ni soleil, ni jours ni nuits, ni mois ni années.

Le temps passant, Taro se met à songer à ceux qu'il a laissé sur la terre, son père, sa mère, Mikako, à sa vie de pêcheur.
- je voudrais les revoir une seule fois, ils doivent être fous d'inquiétude, me croient noyé !
- auprès de moi, tu ne mourras pas, alors ne me quitte pas
- je reviendrai ...
- si tu pars, tu ne reviendras pas.  Mais puisque tu veux partir, emporte ce coffret.  Il contient un trésor, la chose la plus précieuse que tu puisses posséder.  Ne t'en sépare pas, et surtout ne l'ouvre jamais ! Reviens-moi vite, mon bien-aimé.

Et la tortue ramène Taro vers la terre de ses parents.

Il retrouve la plage où il jouait enfant, son village de pêcheurs.  Il court, mais plus il avance, et plus les choses lui semblent étranges : le langage, les vêtements, les maisons ont changé.  Arrivé devant la maison de ses parents, il les appelle.  Un homme et une femme lui ouvrent la porte
- qui es-tu ?  que veux-tu ?
- je veux voir mes parents !  Que faites-vous dans leur maison ?
- de qui parles-tu ?  Cette maison est celle de notre famille depuis plusieurs générations !
Et la porte se referme.

Taro parcourt toutes les rues du village, posant des questions.  Personne ne le reconnait, et il ne connait personne !  Il finit par rencontrer un vieil homme :
- Urashima, dis-tu ?  J'ai déjà vu ce nom de famille sur une tombe, une des plus vieilles du cimetière.  Mais il y a bien 300 ans qu'ils sont morts.

Ce fut pour Taro comme si son coeur s'arrêtait de battre.  Il s'enfuit en hurlant.  Pendant des jours, on le voit errer comme un fou.  Les gens lui donnent un peu de nourriture, un abri pour la nuit.  Ils rient sous cape en l'écoutant raconter ses histoires sans queue ni tête.

Taro se réfugie sur la plage.  Il s'assied sur le sable, sent au fond de sa poche le petit coffret qui lui a offert Otoshimé.  Elle a parlé d'un trésor ... Avec ce trésor, il pourra racheter la maison de ses parents, le village tout entier même,  ...

Il ouvre le coffret.  Le coffret ne contient rien.  Rien qu'un peu d'eau.  Taro reconnait dans le reflet son visage.  L'eau frissonne.  Ce n'est pas lui, c'est le visage de son père.  L'eau se ride davantage encore : le visage de son grand-père apparait, puis celui de son arrière-grand-père, ...
Taro regarde ses mains qui tremblent : elles sont sèches et maigres comme celles d'un vieillard.

Alors, il connait sa vérité.  Tous ces visages étaient le sien.  Pour lui, dont le coeur avait balancé entre la terre et la mer, c'était la fin.  La fin de son histoire.
Le souffle de sa vie s'envola doucement et se fit petit nuage mauve dans le bleu du ciel.

Au fond du coffret,
l'eau du miroir frissonne encore.
la mer immense 
berce et balance sans cesse
l'infini de ses vagues.
Et déjà la mer se prépare
à vous raconter une histoire nouvelle.
ni tout-à-fait la même, ni tout-à-fait une autre.
Toujours recommencée.

vendredi 18 janvier 2013

les deux rêveurs

Sur le thème des voyages, ce conte des "deux rêveurs".  Version inspirée de celle d'Henri Gougaud, dans "l'arbre d'amour et de sagesse" et de "la force du rêve", de Bruno de la Salle, dans "le conteur amoureux".
Cette histoire se passe pas très loin de chez nous, il n'y a pas si longtemps que cela, dans un pays grand comme un mouchoir de poche, tout près d'un rivière large comme un brin de fil.  Dans une petite maison couleur de terre ensoleillée, à la façade ornée d'un cadran solaire à moitié effacé, vivait un homme doux et tranquille, qui ne faisait pas beaucoup de bruit.  On l'appelait Murmure.

C'est un petit homme bien mal vêtu, assis sur un vieux banc de pierre usée, à l'ombre d'un figuier.

Il vit d'un petit champ de cailloux : beaucoup de travail, presque rien à manger, rien à gagner, beaucoup de dettes à payer.  Telle est la vie de Murmure.

A peine rentré de sa dure journée de labeur, à peine couché, il fait un rêve, toujours le même.  Toutes les nuits, le même rêve depuis des années.
Dans ce rêve, il y a une ville.  Une ville aux toits dorés.  Dans cette ville, il y a une rivière, plus large qu'un pré.  Sur cette rivière, il y a un pont, plus haut qu'une colline à l'horizon.  Sous une pile de ce pont, il y a un trésor.  Un trésor si important qu'un rêve ne pourrait le montrer.  Ce trésor, c'est tout ce qui manque, tout ce qu'on a eu et qu'on a oublié, tout ce qu'on pourrait avoir et qu'on n'ose plus espérer.  Et le rêve crie : "Regarde, Murmure, ce trésor est pour toi.  Dans cette ville, un trésor t'attend !  Pars, Murmure, pars !"
Et quand le rêve est terminé, Murmure ne peut plus se rendormir.
Le rêve est si différent de la réalité que tout d'un coup, il voit toute sa misère.  Alors, les yeux ouverts, il attend le jour, et quand celui-ci vient, il se remet à travailler.
Mais travailler, cela ne l'empêche pas de penser, de penser à ce trésor dont il a rêvé, de penser au travail harassant qui l'attend.  De penser que demain sera pire qu'hier.  De penser qu'un jour, il va tomber de fatigue et mourir, et qu'il n'y aura personne pour le ramasser.
Et la nuit vient.  Et Murmure doit rentrer et se coucher.
Et le rêve revient et Murmure est tout émerveillé.  Puis il se réveille, et, tourmenté, et il ne peut se rendormir.
Alors, il attend le jour, les yeux ouverts, et dès que celui-ci vient, il se remet au travail.  Mais travailler, cela ne l'empêche pas de penser, de se dire qu'un rêve, cela ne veut rien dire, que, si on l'écoute, après c'est pire, c'est comme si on était drogué, ...  Mais le rêve résonne dans ses oreilles "- Dans cette ville, un trésor t'attend !  Pars, Murmure, pars !"
Mais lui, il se dit que beaucoup sont partis avant lui.  Qu'ils le regrettent aujourd'hui.
- "Dans cette ville, il y a un trésor qui t'attend !  Regarde !  Prends !"
Et Murmure ne cesse de se demander si le rêve ressemble à la réalité.

Un jour, il ferme la porte de sa maison, et s'en va sur le chemin.

De paysan qu'il était, il devient sans pays, mendiant, chevalier de fortune ...  Regardez-le passer !

Mais dans le monde, il y a des milliers de villes, et avant de trouver la ville aux toits dorés dont il avait rêvé, le voici devenu vieux.
Et dans cette ville, il y avait des dizaines de rivières et avant de trouver la rivière dont il avait rêvé, il était devenu las.
Et sur cette rivière, il y avait des centaines de ponts, et avant de trouver celui dont il avait rêvé, il avait envie d'abandonner.
Mais le voici enfin arrivé.  Arrivé dans la ville aux toits dorés, sur la rivière plus large qu'un pré, sur le pont plus haut qu'une colline à l'horizon ...  Et sous la pile du pont, il n'y a ...
rien du tout !
... qu'un mendiant, qui lui tend la main en quête d'un croûton de pain !
De trésor, point de trace !
 
Et Murmure reste là, au milieu du pont, hébété, croyant que son rêve est terminé.

Alors notre coureur de songes, désespère.  "A quoi bon vivre, désormais ?".  Il enjambe le parapet du pont.  Le mendiant le retient par le bout du pied.  "Pourquoi veux-tu mourir, par un si beau temps ?"
L'autre, sanglotant, lui raconte tout : son rêve, son espoir de trouver un trésor, son long voyage ...  Alors, le mendiant se prend à rire,
- Voilà bien le plus grand idiot de la terre !  Un rêve !  Un rêve, ça ne veut rien dire.  Et si on l'écoute, après, c'est pire, c'est comme si on était drogué.  Moi aussi, je fais un rêve, toujours le même, tous les jours de la semaine, le même depuis des années, mais quand le rêve est terminé, je me dépêche de l'oublier pour pouvoir me rendormir
"dans ce rêve, il y a un pays grand comme un mouchoir de poche.  Dans ce rêve, il y a une rivière large comme un brin de fil.  Devant cette rivière, une maison couleur de terre ensoleillée, avec un cadran solaire à moitié effacé, il y a un vieux banc de pierre usé, et sur le banc,  à l'ombre d'un figuier, il y a un vieil homme, comme toi.  Et devant lui, il y a un trésor.  Un trésor si important que le rêve ne peut le montrer : il y a tout ce qui manque, tout ce qu'on a eu et qu'on a oublié, tout ce qu'on pourrait avoir et qu'on n'ose plus espérer, mais l'homme ne le voit pas.
Ai-je jamais songé à courir vers ce mirage ?  Non, je suis, moi, un homme raisonnable !  Je suis resté sagement sur ce pont, à mendier ma pitance.  Songe, mensonge, dit le proverbe ...  Un rêve, ça ne veut rien dire, et si on l'écoute, après c'est pire, c'est comme si on était drogué"

A ces mots, Murmure reconnait sa maison, son banc et son figuier.

Savez-vous si Murmure est rentré chez lui ?
S'il a retrouvé sa petite maison de terre battue ?
S'il s'est assis sous son vieux banc de pierre usée, à l'ombre du figuier ?

Oui, et il a regardé.  Au pied du figuier, il y avait un trésor.  C'était tout ce qu'il avait tant cherché, tout ce qui lui manquait, il y avait tout ce qu'il avait et qu'il croyait perdu.  Oui, il y avait tout ce qu'il pouvait avoir, et qu'il n'osait plus espérer.


mardi 16 octobre 2012

Cendrillon à la baguette magique

Une version de Cendrillon que j'adore, bien loin des stéréotypes de Disney !  Un conte adapté du "livre des contes", de Ludwig Bechstein, et que j'ai un plaisir fou à raconter ...
Il était une fois un veuf riche qui avait une fille unique, qu'il aimait par-dessus tout.  Il lui donnait tout ce qu'elle souhaitait, car il n'y avait pas de plus grande joie pour ce brave homme que de lui faire plaisir.
"Père, offrez-moi une robe d'argent et je vous donnerai un baiser !".  Aussitôt, la jeune fille reçoit la robe et le père un baiser.
Trois jours plus tard ...
"Cher Père, offrez-moi une robe d'or ! demande-t-elle peu après, et vous aurez deux baisers."  Et son père lui offre une robe d'or, et reçoit deux baisers.
Trois jours plus tard ...
"Très cher Père, offrez-moi une robe de diamants et je vous donnerai trois baisers !".  Le pauvre homme soupire : "Tu l'auras, ma chère petite, mais tu me ruines."
Et le père lui offre une robe de diamants.  Elle lui saute au cou avec gratitude, l'embrasse trois fois.  Mais trois jours plus tard, elle s'écrie : "Père bien-aimé au coeur d'or, je veux maintenant une baguette magique !  Et je serai pour toujours ta petite fille adorée !"
- Mon enfant, je ne possède pas une telle baguette !
- Je veux une baguette magique, ou je mourrai !
Et le père, emportant le reste de sa fortune, part en voyage en quête d'une baguette magique.  Hélas, nul marchand n'en vend !  On lui renseigne un pays lointain, dans lequel un vieux magicien en possèderait une ...  Le père tout heureux se rend en ce lointain pays, se rend chez le magicien, propose tout l'or de sa bourse.  "Elle n'est pas à vendre.  Si tu le désires, je peux te l'offrir.  Mais prends garde : celui à qui je la donnerai sacrifiera son âme et mourra trois jours plus tard !"
- bien, répondit le père, pour l'amour de mon enfant, je ne redoute pas le sacrifice exigé.  Donnez-moi la baguette !".   Le vieux magicien exauce sa demande, et le trop tendre père rentre chez sa fille.

Lorsque la jeune fille reçoit des mains de son père la baguette magique, sa joie est immense ... mais au bout de trois jours, voici qu'elle désire autre chose !
Elle a entendu parler d'un très beau prince, très riche et digne d'amour, habitant une lointaine contrée, et elle le veut pour mari !
Son père lui répond : "ma très chère fille, tes caprices m'ont ruiné.  Je t'ai donné tout ce que je possédais, et pour ta baguette magique, j'ai sacrifié mon corps, ma vie et même mon âme.  Procure-toi toi-même le prince que tu désires, sois heureuse et souviens-toi de moi avec tendresse".  Sur ses mots, il incline la tête et meurt.  Et il ne reste à la jeune fille que ses larmes pour pleurer. 

Ne possédant ni argent, ni bien, ni parent, la jeune fille revêt un vêtement en peau de corneille.  "Baguette, emmène-moi chez le prince".  D'un coup de baguette magique, elle s'envole, emportant ses trois robes précieuses, d'or, d'argent et de diamant, et se retrouve dans le parc du château du prince. A travers les troncs d'arbre, elle voit briller les lumières du château.  De sa baguette, elle frappe le tronc d'un énorme chêne, souhaitant y trouver une chambrette où elle pourrait se changer et ranger ses précieuses robes.  Elle s'y cache, y range ses précieuses robes, prend l'apparence d'un jeune garçon et, vêtue de sa peau de corneille, se présenta aux cuisines du château pour s'y faire marmiton.
Le cuisinier a pitié de sa triste mine ...  "Tu t'occuperas du feu, l'allumeras de bonne heure, veilleras à ce qu'il ne s'éteigne pas.  Tu brosseras les habits du prince, et cireras ses bottes.  En échange, tu mangeras à ta fin tous les jours", lui propose le cuisinier.  "Comment t'appelles-tu, jeune homme ?".  Songeant aux cendres grises dans la cheminée , la jeune fille répond d'un air enjoué : "Cendrillon, pour vous servir !"

Au bout de quelques jours de labeur, Cendrillon aperçoit par la fenêtre le prince qui rentre de la chasse.  Il est si beau et de si noble allure qu'aussitôt Cendrillon tombe amoureuse.

Elle a entendu que, dans un château voisin, un mariage était célébré, et que le prince se rendrait, 3 nuits durant, au bal des noces.
Cendrillon demande au cuisinier la permission de se rendre à ce château pour y regarder les vicomtes et les archiduchesses danser.  Comme la cuisine est en ordre et les cendres bien nettoyées, le cuisinier lui donne la permission de s'absenter, "mais sois rentré avant le douzième coup de minuit, sinon la porte sera fermée à clef".

Aussitôt Cendrillon se précipite vers le grand chêne, enfile sa robe d'argent.  De sa baguette magique, elle change une pierre en carrosse, deux scarabées en chevaux et une rainette en cocher.  Cendrillon s'assied dans le carrosse qui part comme s'il volait.  Lorsque la splendide jeune fille entre dans la salle de bal, tous sont éblouis par sa beauté.  Le prince l'invite à danser et il tombe éperdument amoureux de cette belle inconnue...

Après quelques rondes, Cendrillon entend sonner le premier coup de minuit ...  Aussitôt, elle se précipite vers son carrosse, et disparaît grâce à la formule :« Qu’il fasse sombre derrière moi et clair devant moi;  Que personne ne sache où je vais ! ».

Devant le mystère de sa belle cavalière et de sa  disparition, le prince est troublé...  Le lendemain, il se lève de fort méchante humeur !

Cendrillon qui a remis sa peau de corneille doit nettoyer et cirer les bottes du prince. Mais tout à ses rêves et souvenirs de bal, elle n'aperçoit pas une tache qui a échappé à sa brosse à reluire !  Lorsque le prince aperçoit la tache mate sur sa botte, il entre dans une violente colère, et traite son marmiton d'incapable et de bon à rien !  Vexée, Cendrillon retourne dans la cuisine, bouder près de sa cheminée ...

Mais le soir ...  elle a très envie de retourner au bal.  Comme la cuisine est en ordre et les cendres bien nettoyées, le cuisinier autorise Cendrillon à s'absenter ce soir encore, pour autant qu'il soit rentré avant le douzième coup de minuit.

Aussitôt Cendrillon se précipite vers le grand chêne, enfile sa robe d'or.  De sa baguette magique, elle change la pierre en carrosse, les scarabées en chevaux et la rainette en cocher.  Le visage du prince, maussade, s'illumine lorsqu'il aperçoit sa belle inconnue, qui lui semble plus belle encore que la veille...  "D'où venez-vous, jeune beauté ?" "Du royaume de  Souillebotte ! », répond malicieusement la jeune fille.

Dès que résonnent les premiers coups de minuit, Cendrillon s'échappe.  Grâce à sa formule magique, personne ne peut la suivre.

Le prince, dépité, interroge son premier ministre.  Où se trouve donc ce royaume de Souillebotte ?  Hélas, ce dernier ne le sait pas, malgré son salaire élevé. Le Prince irrité, le traite d'incapable ...
Le lendemain matin, lorsqu'il enfile son habit que Cendrillon avait brossé, il y découvre quelques poussières.  Cendrillon, vêtue de sa peau de corneille, se précipite avec une brosse... Furieux, il la lui lance à la tête en hurlant.  Et Cendrillon, furieuse, retourne bouder près de la cheminée !

Mais le soir ...  ses pieds, malgré elle, esquissent quelques pas de valse ...  Elle a bien envie de retourner danser ! Cendrillon reçoit la permission, pour la dernière fois, de s'absenter jusque minuit.  Cette fois, elle enfile sa robe de diamant.  De sa baguette magique, elle change la pierre en carrosse, les scarabées en chevaux et la rainette en cocher.  Le prince attendait, impatient, qu'elle vienne...  "Comment vous appelez-vous ?" « Cinerosa Brossealatête ». Le prince, bien ignorant, ne reconnait pas le nom latin de Cendrillon, mais il trouve ce nom très beau.  En gage d'amour éternel, il passe un anneau de fiançailles au doigt de Cendrillon. Cendrillon rougit.  Troublée, elle n'entend pas sonner les premiers coups de minuit ... Au dernier coup, elle se sauve ... Saute dans son carrosse, récite sa formule magique.
C’est déjà l’aube, et Cendrillon, qui n'a plus te temps de se changer, recouvre sa belle robe de diamants de sa peau de corneille.

Le prince qui l'avait suivie sans la voir mais en écoutant le bruit de son carrosse, se retrouve avec étonnement dans le parc de son propre château.  Tout cela est bien étrange ...
Il est au désespoir, car il a perdu la trace de celle qu'il aime...  Il appelle son Grand Chambellan : connait-il cette famille, certainement prestigieuse, de Brossealatete ?  Hélas, le Grand Chambellan n'en a jamais entendu parler ...  Le prince, abattu et amer, demande que lui soit servi son petit déjeuner...
Quel n'est pas son étonnement lorsqu'il manque de s'étrangler en avalant son chocolat chaud : au fond de la tasse, il trouve l'anneau qu'il a mis au doigt de sa belle inconnue pendant le bal !

Il se précipite aux cuisines : "Qui a préparé mon chocolat ?".   "Seul Cendrillon était présent, Majesté", répond le cuisinier.  Le prince, surpris, observe Cendrillon, déguisée en garçon.  Quand soudain, à travers les plis de la peau de corneille usée, le prince voit étinceler la robe du bal.  Ébloui, il reconnait sa bien-aimée.
Vous devinez la suite, n'est-ce pas ? Le cuisinier ne s'est pas encore remis de sa surprise, lorsqu'il vit le prince se mettre à genoux et demander la main de son marmiton !  Et plus encore de se voir nommer Sénéchal de la cour.  C'est ce que Cendrillon a demandé au prince avant de se marier, pour remercier le cuisinier de  l’avoir accueillie et traitée si gentiment, lorsqu'elle n'était que que le pauvre Cendrillon ...

mardi 17 avril 2012

La petite boîte de laque noire

Très belle découverte, cette semaine, de ce livre de contes venus de Chine : l'impression (devenue rare) d'y découvrir des histoires que je n'ai jamais lues ni entendues, et très bien écrites (ce qui ne gâte rien !).
Coup de coeur pour l'histoire de "la petite boîte de laque noire".  Ma petite Adèle, à qui je l'ai lue, pleurait à grosses larmes à la fin de l'histoire (et je n'en menais pas très large, pour tout vous avouer ...)


Voici comment je la raconte :
Qiu était une jeune femme, raffinée, douce et aimante.
Quand sa petite fille vint au monde, elle fut folle de joie.  Elle l'appela Aquio.
Qiu était belle.  Ses yeux en amande, paisibles, se perdaient parfois en des rêveries et des songes sans fin.  Ses cheveux étaient d'un noir de jais, et  Aqiao  y plongeait les doigts, enroulait des chignons et des tresses tandis que la voix chaude et douce de sa maman lui chantait des berceuses.  Ses bras doux et tendre enveloppaient la petite  Aqiao  lorsqu'un chagrin lui dévorait le coeur.
Zhang, son mari, était le plus heureux des hommes entre sa femme et sa fille.  Plus la petite  Aqiao  grandissait, et plus elle ressemblait à sa maman.  Seul son caractère différait : elle était plus espiègle, plus enjouée, plus chipie.  Et Zhang disait souvent : "j'ai auprès de moi l'original et la miniature !  Deux merveilles qui font la joie de ma vie"
La vie s'écoulait, tranquille.  Zhang enseignait à sa fille les mathématiques et la calligraphie.  Qiu se réservait l'apprentissage de la musique et de l'art des jardins.  Mais l'heure que préférait Aquio, c'était le soir.  L'heure où elle se couchait sous son édredon de plumes, où sa maman lui racontait des histoires, où les princes affrontaient des dragons, où les princesses s'enfuyaient des palais pour vivre leur amour avec un pauvre payson, où les serpents et les aigles parlaient comme les hommes.   Aqiao aussi était une grande rêveuse qui croyait en la magie du monde ...
Le temps a passé, et un mauvais esprit sans doute s'est agacé de les voir si heureux !  Par jalousie, par méchanceté, il a envoyé la maladie dans la maison.  Et c'est la douce Qiu qui fut touchée.  Ses joues devinrent pâles, ses yeux encore plus rêveurs ...  Ses forces, peu à peu, l'abandonnaient.  Zhang tenta tout ce qui était humainement possible pour la guérir, il appela les meilleurs docteurs à son chevet, on administra tous les remèdes, toutes les potions, mais le mauvais esprit ne lâchait pas prise !  Zhang était au désespoir ...
Un matin, à bout de souffle, Qiu appela à son chevet sa petite fille.  La fillette, les yeux gonflés d'avoir trop pleuré, s'assit au bord du lit.  Sa maman lui prit la main 
- Aqiao , ma puce, écoute-moi.  Je vais partir bientôt pour un lointain pays dont personne ne revient.  Mais je serai toujours près de toi.  Prends cette petite boîte de laque noire et garde-la toujours avec toi.  Lorsque tu auras du chagrin, ouvre-la et tu me verras pleurer avec toi.  Lorsque tu seras heureuse, ouvre aussi la boîte, regarde dedans, et tu me verras rire, et sourire !   Maintenant, embrasse-moi, petite miniature de moi-même, car je dois me mettre en route ...
Et la maman d' Aqiao s'est endormie pour toujours.   Aqiao regardait sa maman, c'était étrange, elle était toujours là, mais on aurait dit qu'il n'y avait plus personne.
Le lendemain, on a enterré Qiu.  La petite  Aqiao tenait fermement la main de son papa dans sa main droite, et fermement la petite boîte de laque noire dans sa main gauche.  
Le temps a passé.  Au début,  Aqiao  avait beaucoup de chagrin, et elle ouvrait tout le temps la petite boîte.  Au fond de la petite boîte, elle apercevait les yeux de Qiu et les larmes qui embuaient son regard.  Alors, la fillette savait que sa maman pensait à elle, et cela adoucissait son chagrin.  Les mois et les saisons ont passé.  Aqiao a retrouvé le goût de vivre.  Lorsqu'elle s'était bien amusée, qu'elle avait joué toute la journée, lorsque la vie était gaie, Aqiao ouvrait la boîte et regardait les yeux de sa maman qui rayonnaient.  Elle savait qu'au royaume de nulle part, Qiu était heureuse du bonheur de sa petite fille.
Cela a duré jusqu'au jour où  Aqiao a voulu annoncer à sa maman qu'elle était amoureuse, qu'elle avait rencontré celui qui deviendrait son époux.  Toute émue, elle ouvrit la petite boîte de laque noire, regarda ... et comprit tout-à-coup qu'au fond, était collé un simple miroir, qui lui renvoyait l'image de son propre visage.  Alors, Aqiao sourit devant la délicate et tendre ruse de sa mère.  Et le sourire qui se refléta dans le fond de la boîte était si doux, si serein, si joli, que le vieux miroir fit entendre un petit crissement et, doucement, se craquela de mille nervures.  Il avait fini sa mission.  Aqiao, à présent, pouvait suivre son propre chemin.


mercredi 12 octobre 2011

"La centième nuit"

Bonne nouvelle : la météo de ce samedi s'annonce clémente, et l'observation des étoiles prometteuse...

En attendant que l'obscurité tombe, quatrième et dernier des "contes de la nuit" ...   Inspiré de la version présentée sur le blog d'Henri Gougaud

Derrière les lunettes d'écailles rondes, on devine à son regard distrait un grand savant, philosophe, poète à ses heures.  Or ce grand savant, philosophe, poète à ses heures, tombe un jour éperdument amoureux d'une dame.  Amoureux fou !  Tellement amoureux, qu'il ne sait plus faire une addition, qu'il ne comprend plus la plus élémentaire équation, qu'il en oublie même ses tables de multiplication !  Il ne pense qu’à son aimée, ne parle que d’elle, ne voit qu’elle dans ses songes.  Cette dame, flattée mais plus encore inquiète d’un amour si brûlant, décide, avant de lui céder, d’imposer une épreuve à cet amant apparemment indélébile. “Vous m’aimez ? lui dit-elle. Grâces vous soient rendues. Permettez cependant que je m’en assure. Venez cent nuits durant veiller sous ma fenêtre. Si vous êtes assez constant, quand s’éteindra le cent et unième jour, je vous lancerai la clé de ma chambre, que je vous permettrai de recevoir comme la clé de mon coeur."
Fou d'espoir, le grand savant, philosophe, poète à ses heures, vient la première nuit.  Il déplie son tabouret, s'assied sous la fenêtre, et, du crépuscule à l'aube, il contemple, éperdu de bonheur, sa bien-aimée...  
Le grand savant, philosophe, poète à ses heures, vient la deuxième nuit.  Il déplie son tabouret, s'assied sous la fenêtre, et, du crépuscule à l'aube, il contemple, éperdu de bonheur, sa bien-aimée...    
La troisième nuit, notre grand savant, philosophe, poète à ses heures, déplie son tabouret, s'assied sous la fenêtre, et, du crépuscule à l'aube, il contemple, éperdu de bonheur, sa bien-aimée...    
La quatrième nuit, notre grand savant, philosophe, poète à ses heures, déplie son tabouret, s'assied sous la fenêtre, et, du crépuscule à l'aube, il contemple, éperdu de bonheur, sa bien-aimée...     
La cinquième nuit, .... : vous l'avez compris, notre grand savant, philosophe, poète à ses heures, vient dix nuits, vingt nuits, cinquante nuits, fidèlement, du crépuscule à l’aube, sous la fenêtre de la chambre où dort sa bien-aimée. Il vient ainsi quatre-vingt-dix-neuf nuits. La dame, flattée de tant de preuves d'un amour constant et impérissable, se faisait belle devant son miroir, dans l'attente fébrile de la centième nuit ...
Imaginez la profonde et secrète jubilation qui envahit notre amant redevenu philosophe, cet avant-dernier matin où il abandonne son tabouret et retourne chez lui. 
La centième nuit, notre grand savant, philosophe, poète à ses heures, ne revient pas...

dimanche 9 octobre 2011

"La lune perfide"

Troisième conte pour la nuit de l'obscurité, et la balade contée de ce samedi 15 octobre.  Au cours de mes lectures de ces derniers jours, j'en ai trouvé trois versions dans la collection "Mille ans de contes" ("nature", "du monde entier", "Afrique").  J'ai finalement choisi celle où la lune convainc le soleil de noyer leurs enfants, car ils s'étaient montrés particulièrement insupportables ce jour-là !

Toute ressemblance avec ma progéniture serait évidemment purement fortuite ...


Aux premiers temps du monde, la lune et le soleil étaient copains comme cochons.  "Mon cher soleil" par-ci, "Ma tendre lune" par là : toute occasion était bonne de prendre le thé et bavarder des heures ensemble, aux quatre coins du ciel.
Chacun avait une ribambelle d'enfants.  Les cris et les rires des étoiles et des petits soleils résonnaient dans l'azur.  Le soleil et la lune les regardaient avec amusement jouer à saute-moutons sur les nuages, faire du toboggan sur l'arc-en-ciel, ou avaler une à une les gouttes de pluie.
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.  Mais un jour, on ne sait pourquoi, peut-être à cause d'un ciel chagrin, d'une nuit trop noire, d'une journée trop caniculaire, la lune se met à jalouser le soleil.  Elle n'est recouverte que d'une robe d'argent, tandis que l'autre, cette grosse pastèque, est couverte d'or.  De plus, le soleil flamboie au milieu du jour, il éclaire les fleurs, les arbres, et réchauffe le coeur des hommes.  Tous les animaux aiment virevolter ou paresser sous ses rayons d'or, du papillon multicolore au gros rhinocéros.  Et tout cela, sans qu'il ait le moindre mérite, juste en flânant bêtement dans le ciel bleu.
Tandis qu'elle, la lune...  Elle a plein d'imagination !  Certaines nuits, elle se fait toute ronde, comme un ballon.  Parfois, malicieuse, elle se déguise en croissant dans le firmament.   Ou alors, capricieuse, elle se cache.  Et dire qu'elle n'exerce tous ses talents que pour de rares voyageurs perdus, quelques chauve-souris et de vieux hiboux plein de poux !
Elle décide donc de faire cesser une telle injustice, et de changer le cours des choses !  Un jour que leurs enfants se sont montrés particulièrement insupportables, la lune va trouver le soleil.
- Et si nous les jetions à l'eau, ces garnements insupportables ?  grogne-t-elle.
Le soleil est surpris.  C'est vrai, tous ces galopins l'agacent parfois, mais de là à les noyer ...  Cependant, la lune est son amie : le soleil ne veut lui déplaire pour rien au monde.  Et puis, il a lu les livres des meilleurs psychologues.  Il ne voudrait pas paraître "papa-poule", faire passer ses petits soleils pour des "enfants-roi".  Il hoche donc la tête.
La lune est ravie.  "Il n'y a qu'à les enfermer dans un sac, et le tour est joué.  Un sac pour les tiens, et un sac pour les miens".  A cette époque, il était simple de noyer ses enfants et de se débarrasser des récalcitrants !  
Le soleil se sent bien triste, il regrette à présent.  Mais une promesse est une promesse, n'est-ce pas ?  La mort dans l'âme, il enferme ses petits soleils dans le grand sac, sans deviner une seconde le tour que la lune est en train de lui jouer.  "Il ne croit quand même pas que je vais noyer mes enfants, ce gros bêta", songe la lune.  "Quant il aura jeté les siens dans l'onde noir, il pourra toujours se pavaner, vêtu de sa robe d'or.  Mais lui, il restera tout seul, alors que, moi, je continuerai à me promener avec mes enfants dans la voie lactée.  Les choses seront plus juste ainsi !"
Et tout en se félicitant intérieurement de son astuce, elle empile dans un sac quelques grosses pierres. "voici l'heure, mon ami", glousse-t-elle, et elle jette de toute ses forces le sac dans l'eau.
Le soleil tremble.  A l'idée de perdre ses enfants, une tristesse immense l'envahit.  Mais un pacte est un pacte, aussi terrible soit-il.  Il jette lui aussi son sac dans l'eau sombre.
Les deux compagnons se quittent en se jurant une amitié fidèle et éternelle.  Le soleil, très chagriné, se réfugie dans son lit, et le ciel devient noir d'encre.
C'est alors que le lune fait signe à ses enfants les étoiles de sortir de leur cachette, et la joyeuse troupe s'enfonce dans l'obscurité silencieuse.  "Chantez, dansez, mes chers enfants".  Et tout le monde se met à faire des rondes endiablées.  Tant et si bien que le soleil ouvre un oeil.  Il est suffoqué, estomaqué, indigné !  Il cligne des paupières, croyant être victime d'une hallucination.
- Menteuse !  Tricheuse !  C'est ça, ton amitié ?  Et moi, pauvre sot, qui ne voulait pas te décevoir !
Il est furieux !!!
- Calme-toi, mon ami, dit la lune.  C'est pour le bien de la Terre que j'ai fait cela.  Regarde, sous les feux de tes enfants, la Terre devenait un désert aride, les récoltes étaient brûlées, les rivières et les lacs asséchés.  Pauvres hommes !  
Mais le soleil n'est pas dupe.  "Quelle méchanceté, et dire que je te croyais mon amie !".  Il repart derrière l'horizon et jure de ne plus jamais, au grand jamais, adresser la parole à la lune.
Et c'est depuis ce jour que le soleil boude la lune, et qu'il n'apparaît plus qu'en journée, et tout seul.  La lune, elle, sans doute un peu confuse et surtout inquiète, ne se lève que la nuit.  Ses enfants, les étoiles, continuent de danser et de faire leurs folles sarabandes.
Cette histoire est injuste, n'est-ce pas ?  Les enfants du soleil ne méritaient pas d'être noyés, même s'ils faisaient parfois des bêtises.  Cela, tous les parents du monde vous le confirmeront.  Mais il y a une chose que la lune ne savait pas.  C'est que le soleil, lui aussi, avait triché.  En enfermant ses enfants dans le sac, il n'avait pas fermé la cordelette.  Aussi, une fois plongés dans l'eau, les enfants du soleil s'étaient-ils échappés et transformés en poissons.  Vous savez bien, ceux qui viennent frétiller et scintiller comme des rayons de lumière, lorsque vous plongez la main dans l'eau de la rivière... 
Sources :
- Mille ans de contes, nature, éditions Milan